J'ai reçu l'appel téléphonique de madame P. quelques semaines avant Noël. Sa maison avait déjà été offerte sur le marché deux fois. Sans succès. La dernière courtière venue évaluer la propriété avait suggéré de changer la couleur de la plupart des murs, ce qui n'avait guère plu à madame P. dont la santé était vacillante.

« Cette fois, je veux un homme comme courtier et ce sera vous M. Goupil, m'a-t-elle lancé à mon arrivée sur un ton sans équivoque. Je suis sûre que vous ne me demanderez pas de refaire la décoration de la maison ou de changer la couleur des murs de ma chambre. C'est vous qui allez vendre ma maison et vous allez la vendre comme elle est !»

J'avoue que la première idée qui m'a effleuré l'esprit a été de proposer un « home staging » lorsque je suis entré dans la maison de ville du quartier nord, mais j 'ai vite compris que je courais à ma perte...

Madame P. était alitée à mon arrivée. Elle venait de passer quelques jours à l'hôpital. Son fils, qui habite la région métropolitaine, était présent pour m'accueillir. Madame P. a quand même trouvé la force de se joindre à nous après que j 'aie eu fait le tour de la propriété pour une première évaluation.

Elle et moi nous sommes rapidement entendus sur le prix et le contrat de courtage a été signé illico. « J'ai confiance en vous, M. Goupil », m'a-t-elle répété plusieurs fois.

J'y suis retourné le lendemain pour mesurer les pièces et prendre les photos. Madame P. semblait en meilleure forme. Lorsqu'est venu le moment de quitter, elle m'a raccompagné jusqu'à la sortie. Et plutôt que de se contenter de me serrer la main, elle l'a porté à ses lèvres pour l'embrasser, Vous dire à quel point j 'étais mal à l’aise...

- Est-ce que je vous ai dit que j'ai confiance en vous M. Goupil ? Je sais que c'est vous qui allez vendre ma maison.

Je suis retourné à mon véhicule, incrédule, secouant la tête face à ce que je venais tout juste de vivre.

J'ai fait la mise en marché de cette propriété dans les heures qui ont suivi. Évidemment, je ne pouvais chasser de mon esprit les mots de madame P. et son insistance à me rappeler sa confiance.

Quelques jours plus tard, alors que je roulais en voiture, je reçois un message de rappeler le fils de madame P. Peut-être quelque chose qui cloche dans la présentation de la maison de sa mère, me suis-je dit avant de le rappeler.

« Monsieur Goupil, je vous informe que maman est décédée hier soir. Une fulgurante tumeur au cerveau. . . »

Ouf ! J'ai dû ranger ma voiture le long de la route et faire une pause pour retrouver mes sens.

Je vais vendre votre propriété, madame P. C'est une promesse. Reposez en paix.

Par Mario Goupil